Les maladies particulières à l'espèce (suite)
L'étape suivante est très particulière à l'espèce. Si le professeur surmené n'arrête pas son activité, il en vient rapidement à une "auto-dépréciation" et, tel Sisyphe avec son rocher, se sent de plus en plus incapable d'assurer sa tâche.On le voit alors se renfrogner, grogner, et, si on sait décrypter son langage, on s'aperçoit qu'il parle de lui en termes très dévalorisants. Il faut alors le transplanter d'urgence dans un autre milieu où il rencontrera des sujets plus sains et reprendra les forces qui lui manquent.
Le troisième stade est plus connu : le stress s'empare du professeur qui considère dès lors sa journée comme un parcours du combattant à effectuer le plus rapidement possible en perdant le moins de temps possible. Rouge, essoufflé, il court sans cesse, se perd dans les locaux, se trompe dans ses tâches, devient anxieux, l'œil inquiet, voire égaré. Là encore, une sortie du milieu s'impose pour lui permettre de retrouver un second souffle.
Au quatrième stade, le professeur est atteint de fatigue générale : il se traîne, épuisé, d'un siège à l'autre, s'affale lamentablement dans tous les coins, s'endort n'importe où, dès qu'il le peut. Il est inutile de lui demander quoi que ce soit à ce moment : il vous regardera d'un œil éteint, à peine entrouvert, et, à toute question, répondra par un [bof] accompagné dans le meilleur des cas d'un vague geste de la main tendant à illustrer sa lassitude. Il est indispensable à ce stade de le laisser prendre un très long repos, et même qu'il dorme plusieurs jours d'affilée. On conseille aussi assez souvent de transporter ces sujets en plein air (à la mer ou à la montagne, par exemple), afin qu'ils s'oxygènent au maximum et se remettent sur pied.
La dernière étape est, bien évidemment, la "dépression". C'est une très grave affection, malheureusement très répandue dans l'espèce, faute de soins ou de repos préalable (on évalue à 3,16 % l'absentéisme de l'espèce, taux très inférieur à celui des autres espèces). Le sujet devient inerte, comme "absent", se retranche dans un univers dont lui seul connaît le sens (et encore, pas toujours), et marque une indifférence prononcée pour tout, qu'il soit directement concerné ou non. Ce comportement, s'il n'est pas traité à temps, peut se muer en auto-destruction. Vu les problèmes de reproduction et de croissance liés à l'espèce, il est criminel de laisser les choses s'envenimer à ce point, et il est absolument nécessaire que les pouvoirs publics agissent pour enrayer ce fléau (7).
D'autant qu'il existe une autre source de "fuite" qui décime elle aussi l'espèce : certains spécimens, las d'une vie qui leur échappe de plus en plus et ne leur apporte que trop peu de compensations (8), cherchent une issue à leur situation et envisagent de changer de famille (en 1985, on estime à 49 % le nombre de professeurs de collège qui pensent parfois à quitter le corps des professeurs). (9)
Conclusion
Il ressort de toute cette étude que le Professor Vulgus est une espèce amenée à disparaître très rapidement si les pouvoirs publics ne se décident pas à entreprendre de toute urgence un plan de sauvetage au niveau national. On n'ose penser à ce qu'il adviendrait si, d'ici quelques années, l'espèce se raréfiait au point de disparaître. Tout l'écosystème de notre pays s'en trouverait bouleversé et on en arriverait immanquablement à la disparition progressive de toutes les espèces qui puisent leurs forces dans le groupe des professeurs. C'est pour cela que, conscients de la gravité de ce problème, nous lançons un cri d'alarme :
SAUVEZ LES PROFESSEURS !
(7) En 1982, sur 568 instituteurs candidats à un poste de réadaptation, 153 ont été satisfaits.
(8) Si, en 1988, on prend pour base 100 le salaire moyen d'un professeur certifié pour le comparer aux autres salaires de la Fonction Publique, les personnels de direction gagnent 239,8, les administrateurs 176, les officiers (sauf généraux) 140,9.
(9) Parallèlement, la demande des congés de disponibilité a augmenté de 24 % entre 1980 et 1983.
(10) Dans le projet de loi de finances pour 1989, l'enseignement scolaire représente 15,7 % du budget de l'État, et le budget de l'Education Nationale 3,5 % du P.I.B.